Une seule technique suffit...

« La vie est brève, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience incertaine, le jugement difficile » Hippocrate.

Par Bruno Conjeaud

Et, il reste tant de choses à apprendre et à découvrir, qu'une seule vie n'y suffira sans doute pas. Ce type de pensée loin de m'accabler, m'aiguillonne et me motive, jour après jour, rencontre après rencontre, découverte après découverte. Je n'ai qu'une angoisse : que la curiosité me quitte…

Les ostéopathes chevronnés sont des gens désespérément agaçants, notamment pour les débutants qui tentent consciencieusement d'apprendre encore et encore, en répétant avec application et acharnement toutes les techniques entrevues lors de leurs longues études. Ces messieurs très expérimentés vous contemplent avec un œil empli d'une grande compassion, mais dans l'autre (œil), ils ont grand-peine à dissimuler une certaine moquerie face à votre agitation et à la multiplicité des techniques que vous avez à cœur d'employer lors de votre pratique. Ainsi, Hugh MILNE nous dit :

Les débutants veulent apprendre toujours plus de techniques. Lorsque vous deviendrez un maître, une seule technique suffira.

Mes amis musiciens, qui ont tous une bonne trentaine d'années de pratique instrumentale derrière eux, tiennent également ce décourageant discours. Ils prétendent que jouer du rock and roll est vraiment une activité tout ce qu'il y a de plus simple, et pour appuyer leurs dires, ils citent un grand nombre de chansons qui sont passées à la postérité, et qui pourtant, n'ont été construites qu'en 2, 3 ou 4 accords au maximum. Ils citent ainsi : Walk on the wild side (Do, Fa, Ré) ou Heroin (Sol, Ré) de Lou REED, And I love her des BEATLES (Fa # mineur, Mi 6ème), ou un grand nombre de chansons de Bo DIDDLEY construites sur un seul accord de Mi, ou encore Alan VEGA le roi du minimalisme de la fin des années 70 qui a construit son hit: "Juke box baby " sur un accord lancinant de Fa # majeur.

Moi-même, parfois un peu frimeur et surtout ravi de ma récente facilité ostéopathique, j'ai tendance à dire :

Je ne connais qu'une seule technique essentielle, applicable aux différents endroits du corps ayant besoin d'être libérés : la compression. Nous pouvons donc utiliser, à cet effet, successivement du CV4, du CS4, du CR4, du CF4, du CD4, etc.

C'est bien entendu une façon de taquiner mes interlocuteurs en phase d'apprentissage. Je me dois de préciser que la technique dite du CV4 est appelée dans sa dénomination complète : compression du 4ème ventricule. C'est du moins le nom qui lui avait été attribué par William Garner SUTHERLAND. Par respect pour le créateur de cette technique (magique), nous avons conservé son appellation originelle, mais la plupart des praticiens actuels sont bien conscients qu'ils ne compriment en aucune façon le quatrième ventricule. Il n'en demeure pas moins que l'efficacité de cette manœuvre « passe-partout » est indiscutable en matière d'impact parasympathique et que nous y recourrons fréquemment en début de séance pour apaiser les effervescences du patient, tout autant que pour interroger son agencement crânien ou l'ensemble de ses chaînes, fasciales ou méningées. Des praticiens comme Pierre TRICOT en ont même fait l'arme principale de leur arsenal thérapeutique. Jusque là rien de surprenant, mais que sont les CS4, CR4, CF4, CD4, etc. ? Ce sont tout simplement les noms que j'ai attribués aux manœuvres concernant le sacrum (CS4 correspond à la compression du 4ème sacrum…), la rate, le foie, ou le diaphragme. Nous pourrions ainsi faire le tour du corps, bien évidemment. Dans cette façon de taquiner mon interlocuteur, il y a bien évidemment une volonté de l'interpeller et surtout de lui démontrer qu'effectivement avec une seule manœuvre nous pouvons répondre aux différentes rétentions énergétiques (encore appelées kystes énergétiques), quelque soit leur localisation corporelle.

Harold Ives MAGOUN, lui-même, dans L'ostéopathie dans la sphère crânienne nous enseigne que presque toutes les parties du mécanisme crânien peuvent être utilisées, bien qu'aucune ne soit aussi efficace que la compression de l'écaille de l'occiput. La symphyse sphéno-basillaire peut être maintenue en extension contre l'effet du mécanisme crânien (alternatif) vers la flexion et produit ainsi l'effet recherché de ralentissement de la fluctuation (du liquide céphalo-rachidien, et par extension de tous les liquides corporels comme nous le verrons plus loin). Les temporaux peuvent être maintenus en rotation interne, etc.

Le sacrum peut être également utilisé. Ainsi Pierre TRICOT dans Approche tissulaire de l'ostéopathie ; un modèle du corps conscient (un magnifique et exhaustif ouvrage que je ne regrette absolument pas de ne pas avoir consulté avant la rédaction de mon propre livre, car je crois qu'il aurait accru mon admiration et surtout mes complexes…) nous explique que le pôle inférieur de la dure-mère devient pour le temps de la technique le fulcrum (point d'appui) principal du système corporel. Il nous précise également que pour le système corporel en recherche de fulcrum, n'importe quel point d'appui vaut mieux que pas de point d'appui.

Je suis bien évidemment d'accord avec ces deux grands thérapeutes expérimentés mais, je serais tenté d'apporter ici une légère touche personnelle en exprimant qu'à mon sens, il est nécessaire et indispensable de laisser le corps exprimer ses chronologies, ses hiérarchies, et ses besoins en matière de fulcrum. Ce qui sous entend que pour ma part, j'interviens toujours sans aucune idée préconçue, sans conduite à tenir, sans plan de campagne ni modus operandi d'aucune sorte. Les seuls mots d'ordre sont : disponibilité, liberté, adaptabilité et créativité. Je suis bien sûr pour les avoir beaucoup lu que ce genre d'attitude ne déplairait en rien à Harold Ives MAGOUN ou à Pierre TRICOT, et ne vient contredire en rien leur pédagogie. Une seule technique, certes, mais là où le corps la désire et l'impose en premier, puis la même technique appliquée ailleurs, et ainsi de suite.

Ainsi donc, il suffirait d'une seule manœuvre ou du moins d'une seule technique pour pratiquer de l'ostéopathie de haut niveau, tout comme il suffirait de quelques accords pour écrire des hits intemporels. Mais comme mes amis musiciens un peu cachottiers, oublient toujours de le dire, lorsqu'ils prétendent que le Rock and roll est vraiment une musique facile à jouer, si nous pouvons effectivement faire une chanson avec un seul accord, c'est seulement à la condition sine qua non…d'obtenir le rythme adéquat. Ce qui implique une pratique instrumentale correcte, associée à un ressenti que nous pouvons également dénommer « lâcher prise ». Et c'est bien là que l'apparente facilité se complique…En ostéopathie, le problème semble de même nature : lorsqu'on évolue, on finit par n'avoir besoin que d'une manœuvre qui s'appelle « Pose ta main, calme toi, écoute et comprend. » Expression à rapprocher bien entendu du : « Be still and know. » verset de la Bible cité par les nobles prédécesseurs qu'ont été SUTHERLAND, FRYMAN ou BECKER. Mais quelle sorte de fulcrum réussirons nous à être si l'effervescence nous habite ?

Nous pouvons bien entendu nous poser également la question de la longueur des études. Est-il vraiment indispensable d'accomplir six longues années, pour en final n'utiliser qu'une seule technique ? En fait, il semble que oui, un tel laps de temps parait nécessaire, tout d'abord pour acquérir des connaissances essentielles dans les matières fondamentales, anatomie, biomécanique, physiologie, psychologie et autres, mais également pour permettre au thérapeute de mûrir dans un environnement adéquat, en multipliant les expériences tactiles. Ce n'est donc pas au niveau de la durée des études que dans mon ouvrage Grossesse, hormones et ostéopathie je fustige quelque peu l'enseignement actuellement pratiqué dans la plupart des écoles, le grief porte plutôt sur l'enseignement d'un nombre incalculable, faramineux et fastidieux de techniques ou l'étudiant est sensé ressentir quelque chose en rapport avec une anatomie livresque, une physiologie rigoureuse, des méthodes de diagnostic étiologique précises et dogmatiques alors que le vivant est bien plus complexe et bien plus imprévisible, notamment dans sa façon de mémoriser ou de raconter les différents traumatismes qu'il aura eu à subir tout au long de sa vie. Ce que je conteste donc, essentiellement c'est le caractère hypotrophié de l'enseignement de la palpation. Sur ce sujet nous pouvons citer Pierre TRICOT qui dans son livre (déjà cité) Approche tissulaire de l'ostéopathie, un modèle du corps conscient nous dit :

La plupart des auteurs décrivent ce qu'ils sentent, sans jamais dire comment ils font pour sentir ce qu'ils sentent. Evidemment, un homme comme SUTHERLAND, immergé qu'il était dans son sujet ne se posait pas certainement pas ces questions. Les gens qui l'ont suivi les ont sans doute résolues suffisamment pour ne plus se les poser non plus. (…) Les enseignants se cantonnent donc à enseigner ce qu'ils connaissent et maîtrisent suffisamment, et c'est ainsi que la palpation a été particulièrement négligée dans l'enseignement de l'ostéopathie.

Aussi, mea culpa, je dois faire amende honorable, car si dans mon ouvrage bien souvent je parle de la simplicité et du grand plaisir avec lesquels j'œuvre actuellement (la plupart du temps), je n'ai pas oublié pour autant ces longues périodes de doutes et d'errances, voire de découragement, où ce que je ressentais en situation thérapeutique ne me semblait pas correspondre à ce qui m'avait été enseigné. Lors de ce passage (difficile) de mon apprentissage je peux me souvenir de deux phases successives : la première au cours de laquelle j'ai tout d'abord tenté d'appliquer la démarche rigoureuse qui m'avait été enseignée, ce fut une période où je replongeais anxieusement et fébrilement tous les soirs (voire entre les séances) dans mes livres et dans mes notes de cours. Bien entendu, l'effort était énorme, frustrant, épuisant et culpabilisant. Dans les meilleurs jours, il m'arrivait d'en vouloir à mes patients de ne pas rentrer dans le cadre des solutions décrites dans les ouvrages de référence, c'était bien évidemment une façon de me protéger et de tenter de survivre face à un découragement submergeant.

La seconde phase m'a heureusement conduit à accepter tout simplement ce que je sentais, et à construire de nouvelles références thérapeutiques, plus proches du ressenti tissulaire mais forcément souvent très éloignées de l'enseignement que l'on m'avait prodigué. C'était une attitude tour à tour jubilatoire ou angoissante. Elle était jubilatoire, lorsque je sentais que les tissus se détendaient et semblaient apprécier de telles manœuvres, elle redevenait angoissante, dès que je me posais la question : « Est-ce bien de l'ostéopathie que tu es en train de faire ? » Cet épisode de ma carrière me remémore une histoire drôle relative à BEETHOVEN qui était réputé tellement sourd que toute sa vie durant, il a cru faire de la peinture…

Heureusement certaines rencontres m'ont considérablement rassuré par rapport à de tels doutes, et en particulier celle de Pierre TRICOT dont la pratique et la façon d'envisager l'ostéopathie m'ont paru d'emblée correspondre à mon propre ressenti. Lorsque de plus, par le biais des différentes traductions des écrits de STILL, de SUTHERLAND ou de Viola FRYMANN auxquelles Pierre nous a permis d'avoir accès, je me suis aperçu que rien dans les textes des grands anciens ne venait contredire une telle pratique, bien au contraire, j'ai enfin pu croire que ce que je faisais était bien de l'ostéopathie (jusqu'à preuve du contraire…). Je me dois de remercier également Nicette SERGUEFF qui à la fin de mon cursus de base m'a pris à part pour me faire un « cadeau » qui m'a semblé plutôt empoisonné dans un premier temps, elle m'a glissé cette phrase énigmatique : « Demande toi si quand tu soignes quelqu'un, c'est bien toi qui fais quelque chose… ». Lors de la même conversation elle m'a également suggéré de lire le livre de Jacques ANDREVA-DUVAL : Introduction aux techniques ostéopathiques d'équilibre et d'échanges réciproques. « Equilibre et échanges réciproques ? ». Le ver était dans le fruit…

Au sujet de la compression du 4ème ventricule, j'aimerais apporter quelques précisions et éclaircissements qui me semblent indispensables, tant il m'a semblé que la pratique de cette technique essentielle était franchement disparate et bien souvent appliquée de façon beaucoup trop rigide et semi martiale (en tout cas désagréable), lors de certains stages post-gradués où nous étions appelés à nous manipuler les uns les autres. La redéfinition de cette manœuvre devrait nous amener de plus à réévaluer certaines bases fondamentales de la pratique ostéopathique, notamment les notions de manœuvres structurelles et fonctionnelles. Posons nous la question d'emblée :

« La compression du 4ème ventricule, la disjonction crânio-sacrée, le modelage (affrontement de la densité) du sacrum (ou de n'importe quelle pièce crânienne), ou encore la confrontation avec des zones de rétention viscérales ou fasciales, sont-elles des manœuvres fonctionnelles ou bien des manœuvres structurelles ? »

J'attends impatiemment vos réponses par le biais du site. (Bien entendu les petits malins qui auront fréquenté les merveilleux et indispensables stages de Bob ROUSSE seront avantagés).

Harold Ives MAGOUN affirme que la compression du 4ème ventricule est l'une des procédures thérapeutiques les plus complètes et efficaces de tout le concept crânien. Il nous en donne quelques indications :

Eliminant toute influence psychologique possible, elle peut être assez bénéfique durant une anesthésie chirurgicale, car elle facilite une respiration abdominale détendue dans les cas difficiles. L'œdème local qui fait suite à un traumatisme est réduit. L'infection dans les narines suite à un poil arraché a répondu favorablement. L'œdème autour d'une fracture ou autour d'articulations enflammées, la stase veineuse d'un mal de tête, la congestion d'une infection respiratoire, l'engorgement d'un processus fébrile, la stase des liquides du corps dans les états dégénératifs ou métaboliques, la toxicité et la tension présentes dans tous ces états critiques peuvent en bénéficier. La pression sanguine peut être diminuée, le stress musculaire ou fascial peut être supprimé et l'inertie utérine peut être vaincue (sans ocytocine exogène ; note de B.C.).

Et il ajoute :

« Nous pouvons affirmer que cette méthode de traitement est la plus efficace pour restaurer l'équilibre dans les domaines autonomes (système nerveux), neuroendocriniens ou psychosomatiques, sans parler des lésions secondaires articulaires et ligamentaires.

Décidément, nous ne nous lasserons jamais de lire, de relire et de citer certains documents qui représentent les sources de l'ostéopathie, nous y constatons à chaque lecture une grande justesse et y trouvons sans cesse de nouvelles nuances. Evidemment l'épisode du poil de nez arraché apparaît un peu folklorique, mais je suis sûr qu'il mettra les larmes aux yeux à ceux à qui ce type d'aventure est arrivé.

Un peu plus avant dans le texte, nous pouvons noter que MAGOUN rattache la technique du CV4 aux techniques de normalisation de la fluctuation longitudinale du liquide céphalo-rachidien et que plus loin bien entendu dans le même chapitre il évoque des techniques de contrôle de la fluctuation de ce même LCR. Si ces deux notions sont présentées séparément, certainement pour des raisons pédagogiques, pour ma part il me semble que tant qu'à avoir les mains engagées sous la base crânienne, nous nous devons d'enchaîner sur les besoins et les demandes du corps, qu'elles concernent les modes de « fluctuation » (ou d'effervescence fasciales ou méningées), la disjonction crânio-cervicale ou encore l'équilibration des temporaux. Une seule technique, certes, mais des besoins multiples et variés.

Quant à la mise en place de la compression du 4ème ventricule, il précise que la compression est habituellement appliquée sur le supra occiput, légèrement en dedans des angles latéraux. Le but de cette technique est de ralentir et de diminuer la fluctuation jusqu'à obtenir une séquence courte.

Notons que nulle part il n'est dit qu'il est nécessaire de « tuer le patient pour lui apprendre à vivre ». Ralentissement ou diminution de la fluctuation (ou des rythmes enregistrés) ne veulent pas dire s'opposer de façon rigide et intrusive aux rythmes corporels. C'est une précision qui devrait éviter à bien des stagiaires de jolies migraines…

Continuons avec MAGOUN :

« Une intensification des échanges liquidiens du corps est une évidence constante lorsqu'on réalise cette technique. La réaction est sans aucun doute systémique, ressemblant à l'effet d'une pompe lymphatique. Les mouvements courts et rythmés du diaphragme agissent sur la citerne de PECQUET, le canal thoracique et sur tous les fascias du corps. Grâce à la continuité des liquides et des tissus, tout le corps peut être influencé par cette seule action. » (MAGOUN, 1976, 110).

Cette influence sur le système lymphatique ainsi que sur la mobilisation des liquides tout comme l'incitation au drainage toxémique est fondamentale. Elle correspond bien aux sensations que j'éprouve en tant que praticien. Comme toujours j'y apporterai un bémol ou quelques précisions personnelles rapportées à mon expérience (sinon, à quoi bon écrire pour ne rabâcher que des textes déjà publiés, aussi intéressants soient-ils). Je préciserai donc, que la mobilisation des liquides, en particulier de la lymphe, ne peut néanmoins se faire que si le foie, la rate ou les chylifères (lymphatiques intestinaux) ont été préalablement inspectés, traités, stimulés ou libérés (le terme exact reste à choisir en fonction du degré d'inertie et d'encrassement, je désire signifier et rappeler que les libérations sont souvent interactives et progressives et que nous aurons en conséquence, la plupart du temps, à effectuer plusieurs allers et retours entre les différents systèmes ou viscères avant d'accéder à une sensation de plénitude et d'équilibre du corps dans son ensemble).

De plus, cette incitation à la mobilisation des liquides en stase (ou en ralentissement) ne sera franche et puissante que si le patient n'est pas sous l'effet encore actif d'un médicament puissant, ce qui justifie ma demande auprès des patients de ne prendre aucun médicament dans les 24 heures précédant une séance. (Voir plus amples explications au chapitre Système lymphatique et tissu interstitiel lors de la 2ème partie de Grossesse, Hormones et Ostéopathie).

Cette technique dite du CV4 est effectivement puissante d'où la phrase attribuée à William Garner SUTHERLAND :

Si vous ne savez que faire, effectuez la compression du 4ème ventricule, personne n'est trop malade pour que cette technique ne puisse lui être appliquée.

Néanmoins, il convient en matière de thérapie corporelle de se méfier de toute attitude systématique, appliquée sans discernement, c'est le genre de phrase qui peut nuire, soit en établissant un début de dogme, soit en provoquant le rejet et l'abandon définitif d'un grand nombre de thérapeutes qui ne ressentant pas l'adéquation immédiate et absolue des tissus et des liquides corporels vont l'éliminer de leur panoplie, ce qui est regrettable. Aussi magique, aussi passe-partout soit cette technique, il convient encore et toujours de l'insérer dans la demande chronologique exprimée par le corps en fonction de ses amalgames traumatiques et de son historicité propre et unique.

Pierre TRICOT qui en a fait à la fois sa technique préférée et sa façon d'entrer en contact avec le patient, son niveau de conscience et son histoire, a choisi de la rebaptiser « Compression occipitale » car, à son avis, comme à celui de bien des ostéopathes actuels, la compression du 4ème ventricule cérébral est une notion désuète et illusoire, tout comme certainement la fluctuation du liquide céphalorachidien, ou du moins l'ensemble des pouvoirs magiques attribués à ce fluide. (Je n'ignore pas que certains y restent très attachés, mais à mon sens c'est un point de polémique mineure, l'essentiel est ce que le corps du patient en retire. Que je sache, en découpant un corps en tranche, on n'a jamais réussi à y trouver un quelconque chakra et pourtant c'est une modélisation de l'humain et de la vie qui y circule qui a largement fait ses preuves depuis 5000 ans). En résumé, les effets bénéfiques de cette technique appliquée à bon escient (ainsi qu'avec justesse, présence suffisante et dextérité…) sont suffisamment évidents et constants pour qu'on puisse oublier toute polémique sur son appellation (mais pas forcément sur son intention et son orientation…Je taquine…). En tout cas, il convient d'insister sur l'installation et la qualité de présence du thérapeute de façon à ce qu'il puisse devenir le meilleur fulcrum possible pour le ralentissement des effervescences tissulaires ou des agitations liquidiennes, tout comme pour la progressive résolution des tensions dure-mériennes.

Pour l'exacte mise en place des différents ingrédients et pour une parfaite réalisation de cette technique (qu'on la nomme CV4 ou compression occipitale), je recommande aux lecteurs de consulter l'ouvrage de Pierre TRICOT : Approche tissulaire, 1er tome (éditions SULLY), de la page 155 à la page 163. Et tant qu'à l'acheter, je recommande de le lire intégralement et de le relire de nombreuses fois, tant il est d'une pédagogie indispensable, et que de plus il permet de réinsérer l'ostéopathie dans le contexte des connaissances de l'époque actuelle, sans renier aucunement les sources (ce qui est une prouesse, et le témoin d'une reconnaissance de la part de l'auteur), tout en poursuivant l'avancée philosophique de cette merveilleuse connexion avec l'univers du vivant que constitue l'approche ostéopathique.

(Certains vont sûrement avoir besoin d'un petit coup de CV4 pour faire désenfler leurs chevilles…)

Par rapport aux positions classiquement décrites (c'est mon petit grain de sel, mon petit condiment sans lequel aucun écrit ne peut être savoureux…), en fonction toujours de ma propre expérience thérapeutique (qui approche de la vingtaine d'années, 19 révolues, pour être précis), je serai tenté de rajouter une variante positionnelle. En effet, lorsque la tête du patient ne vous revient pas, mettez le à la porte ou envoyez le à votre ennemi préféré. Bon, ce n'est pas ce que je désirais écrire, mais il faut bien se détendre après quelques heures passées derrière un clavier. Plus sérieusement, si la tête de votre patient ne vous donne pas l'impression d'être en alignement correct et en communication énergétique avec le reste du corps, sensation que nous pourrions comparer avec une boule de bilboquet qui ne serait pas alignée avec son manche. En pédagogie, tout comme en visualisation thérapeutique les évocations les plus simples sont les plus puissantes, ce qui me conduit à préférer les confrontations de volume à des confrontations anatomiques fines et pointues. Ce qui n'empêche nullement d'y avoir recours si le besoin de visualisation est à ce niveau, je reviendrai sur ces notions dans de futurs chapitres.

Pour pallier donc à ce type de situation frustrante, j'ai pour habitude de tirer partiellement le sujet en dehors de la table, et de placer son crâne sur mes genoux ; la table (électrique) étant descendue dans sa position la plus basse, et le tabouret (réglable) étant à sa hauteur maximum. Comme la hauteur du tabouret, bien souvent ne suffit pas, je place des coussins durs ou à défaut des annuaires sous mon séant. Les principes fondamentaux du CV4 restent les mêmes mais, simplement, dans cette position nous avons la possibilité de compenser l'éventuelle antériorité de la boule crânienne (si fréquente chez les patients adultes) ; antériorité liée aux tensions de la chaîne pharyngo-prévertébrale ainsi qu'aux rétractions psoïques ou pectorales et aux raideurs vertébrales qui en découlent (qui correspondent la plupart du temps à des postures à tendance cyphotique).

Dans ce type de situation précédemment évoquée, la variante que je vous propose pour la réalisation d'un parfait CV4 vous amènera davantage de confort et de sensation de puissance et d'adéquation, à condition, d'avoir toujours de bons appuis physiques (les avants-bras en plein appui sur vos cuisses), et…à condition d'avoir réglé préalablement les cisaillements traumatiques entre la tête et le thorax, ainsi que toutes les tensions et les incohérences du cintre claviculo-dorso-scapulaire…Ce qui nous ramène aux évidents et sempiternels principes de chronologie corporelle, aux phénomènes adaptatifs et aux lésions surempilées.

Je vous souhaite donc, bon courage, infinie patience et grande méticulosité, mais surtout je vous exhorte à être créatifs, libres et, en toutes circonstances adaptatifs.

Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas que les choses sont difficiles. Sénèque

Par ailleurs, je me suis longtemps interrogé sur le mode opératoire de certains guérisseurs ou magnétiseurs qui intervenant après nous autres, ostéopathes, réussissent parfois à libérer des stress que nous n'avons pu amoindrir, malgré toute notre science, notre savoir et nos connaissances de l'anatomie ou de la physiologie humaine.

En observant, ou en consultant, certains de ces praticiens j'ai entrevu et ressenti que leur avantage semblait se situer surtout au niveau de l'approche et de la connexion directe. J'ai ainsi éprouvé une sensation de plongée vertigineuse et directe au plus profond de la conscience corporelle, accompagnée d'une impression de question essentielle du type : « Montre moi ton vrai blocage ». Attitude, que plus tard, j'ai pu rapprocher de certains enseignements apportés par les écrits de Viola FRYMANN. Bien entendu ces thérapeutes utilisent des moyens instinctifs ou intuitifs qui ont leurs limites face à un grand nombre de pathologies avérées, mais lorsque l'émotionnel, inconscient ou refoulé, est le support originel d'une chaîne de dérèglements, leur pratique s'avère bien souvent plus directe et plus efficace que beaucoup de vaines manipulations orientées vers des désordres supposés de l'agencement anatomique. En ostéopathie tissulaire (ou connective, comme il vous plaira de l'appeler) nous pouvons utiliser cette approche directe pour évaluer, en plus des blocages émotionnels profonds, les zones de rétention énergétiques, qu'elles soient densifications, ralentissements ou stagnations. Cela suppose bien sûr un état de présence particulière qui inclut calme, savoir tranquille, compassion et humilité. Toutes notions que l'on englobe habituellement dans l'expression « lâcher prise » ; expression qui a tellement été utilisée et galvaudée, que son seul emploi à l'heure actuelle ne nous garantit aucunement la juste compréhension de son entière signification. Ce genre d'attitude est également à rapprocher des enseignements apportés par les ouvrages de Pierre TRICOT lorsqu'il nous incite à remonter le plus haut possible dans le cône du savoir afin d'aller directement à l'essentiel. Il convient également lors de cet abord thérapeutique de ne rien ignorer des possibilités d'interaction émotionnelles ou énergétiques de façon à ne pas verser dans des évaluations subjectives et donc inappropriées. Cette dernière notion est une évidente incitation à la méditation et au travail sur soi pour les thérapeutes.

Affronter certaines densités éminemment récalcitrantes, notamment chez des patients adultes est une épreuve suffisamment difficile et coûteuse en énergie, aussi il serait bon d'éviter tout obstacle supplémentaire, tel la prise préalable d'un médicament, par exemple. Ce qui ne serait que difficile devient ainsi impossible, pénible, fatigant et terriblement frustrant. Thème à mon sens essentiel, que nous avons déjà évoqué précédemment et au sujet duquel je vous renvoyais à la lecture du chapitre 9 : Système lymphatique et tissu interstitiel du Grossesse, Hormones et Ostéopathie.

Pour certaines de ces densités qui sont la conséquence de la sommation et de l'amalgame de tous les événements négatifs accumulés dans une vie, traumatismes toxémiques, psychiques ou mécaniques, il convient de s'investir totalement en tant que praticien, grâce à un présence énergétique et affective sans faille, attitude décrite en détail au chapitre Thérapies et manœuvres, mais il est souvent nécessaire également de s'investir mécaniquement. En effet, certaines densités sont tellement lourdes et organisées qu'il nous faut, en quelque sorte, impliquer tout ou une grande partie de notre poids corporel dans nos mains, « être quasiment debout sur le patient » ou « mettre tout notre poids dans la balance », pour utiliser deux expressions populaires, expressions qui ont l'avantage d'être imagées et qui tendent à expliquer un certain ressenti.

Au sujet de ce type de travail intense, impliqué et nettement productif, je me dois de remercier l'impeccable enseignement post-gradué de Robert ROUSSE, qui m'a aidé à affronter des densités qui jusqu'alors me semblaient rédhibitoires. Plus tard, l'expérience aidant, j'ai pu m'apercevoir, que si certaines densités même fortes étaient capables de lâcher dès la première séance, la grande majorité nécessitait une intervention étalée sur une certaine période, permettant au corps de s'adapter et de s'auto harmoniser. La raison en est bien évidemment l'ancienneté des lésions et leur caractère cumulé. (Nous retrouverons dans quelque temps ces notions plus amplement décortiquées dans Evolution et révolution, sur ce même site.)

Quelles limites pouvons nous évoquer par rapport à l'emploi d'une certaine force physique ? Cette question me semble importante car la tentation est grande pour des thérapeutes débutants (voire plus anciens…) d'employer une force excessive en rapport avec leur désir d'imposer une résolution immédiate. L'impatience et le manque de disponibilité du thérapeute sont également des vecteurs responsables de ce type d'excès qui ne résout rien, bien au contraire. La question avait été soulevée lors d'une rencontre avec un collège de « Grands Anciens » composé de Bernard BARRILLON, Robert PERONNAUD-FERRE et Francis PEYRALADE, tous ostéopathes chevronnés et octogénaires. Un certain nombre de réponses avaient été apportées par différents intervenants, elles avaient traits à la juste mesure, au ressenti, etc. Quand vint mon tour de m'exprimer sur ce sujet, j'évoquais certaines sensations liées à la pratique du basket-ball, lorsqu'un joueur essaye de dribbler au ras du sol, il obtient une sensation de zone minimale où le ballon reste vivant, et le geste technique très agréable. En dessous de ce seuil, le ballon cesse d'être vivant, donc immobile, au dessus, par contre, le geste technique devient sans intérêt. Peu de gens de cette docte assemblée ayant pratiqué le basket-ball, je fis ce qu'il convient d'appeler un bide…Seul Bernard BARILLON sembla comprendre ce que je désirais dire. Plus tard, au cours de la rencontre, il nous dit qu'après avoir pratiqué une ostéopathie somme toute « traditionnelle », à 80 ans passés, il se sentait de plus en plus attiré par les techniques tissulaires et le ressenti global qui en découle.

Bien sûr, l'exemple choisi des sensations liées à la pratique du basket était une tentative de modélisation qui m'était tout à fait personnelle et qui faisait donc partie de mon système référentiel. Si j'avais pu finir et compléter cette évocation, j'y aurai ajouté des notions de rythmes et de fréquences, en ramenant ce modèle à la rencontre de certaines densités corporelles. Nous devons absolument tenir compte de ces deux facteurs essentiels, que sont le rythme et la fréquence, dans l'expression de certains bouillonnements énergétiques tissulaires. Ils n'apparaissent bien souvent que lors d'une phase ultime, pas forcément la moins intéressante, où après avoir exprimé plusieurs « Still points » la structure semble ne plus bouger, ou ne pas pouvoir aller plus loin ; si nous parvenons à dépasser cette sensation de limite figée et à prendre le pouls profond de cette zone de rétention, nous sentons s'afficher une sensation de rebond infinitésimal, concrétisé par un rythme et une fréquence. L'impression d'une lessiveuse au travail, aucun mouvement en surface mais un intense travail réalisé en profondeur. C'est le stade de notre travail le plus important, le plus capable d'amener des résolutions intenses et définitives. J'avais écrit un texte à ce sujet il y a plusieurs années, je l'ai malheureusement égaré, il était intitulé : « Y a-t-il une vie au-delà du dernier still point ? » La perte de ce document n'est finalement pas très grave, car à ce jour, il m'aurait certainement paru bien obsolète et immature, mais le concept qui émergeait alors était bien celui qui guide et qui sous-tend ma pratique actuelle.

Chez l'adulte, les rétentions énergétiques, en particulier, liées aux traumatismes de la période intra-utérine ou de la naissance, ne me semblent pouvoir s'exprimer qu'à travers cette intense rencontre tissulaire qui permet de plonger dans l'inconscient et la mémoire tissulaire profonde du patient, en rapport avec la période souvent critique des débuts de la vie. Rencontre qu'en temps que praticien, il nous faut assumer avec une énorme patience et un positionnement affectif irréprochable. (Voir Youki et Cerbère ainsi que Hercule, la brouette et l'enclume dans Grossesse, Hormones et Ostéopathie).

Au total, plutôt que d'une seule technique, terme un peu ambigu, je préférerais pour ma part, parler d'une seule et même intention, utile en ostéopathie tissulaire, qui consiste à placer sa main et à interroger le corps sur les raisons de ses rétentions énergétiques ; question entraînant réponse, réponse entraînant évolution, évolution progressive entraînant évolution confirmée, évolution confirmée entraînant résolution définitive, le tout sans destruction d'aucune sorte (primum non nocere). Ces notions déboucheront sur un autre texte en cours de rédaction intitulé :

Evolution et révolution

You say you want a revolution.
Well, you know
We all want to change the world.
You tell me that it's evolution.
Well, you know
We all want to change the world.
But when you talk about destruction
Don't you know that you can count me out.
Don't you know it's gonna be all right.
All right, all right…
John Lennon, Paul McCartney

Lorsqu'elles détectent l'odeur d'une femelle, les souris mâles produisent des sons à haute fréquence, inaudibles pour une oreille humaine. Ces vocalises ne sont pas des gazouillis incohérents mais des chansons structurées. Ainsi les souris, par le biais d'une étude américaine viennent de rejoindre le cercle très fermé des animaux capables de chanter pour séduire le sexe opposé, rejoignant les oiseaux, les baleines, les dauphins et les insectes. Il ne suffirait donc plus d'un regard langoureux, d'une BMW décapotable ou de muscles saillants sous les tatouages…

Messieurs, à vos guitares…

Fin provisoire du texte. En vous remerciant de votre attention je vous souhaite beaucoup de bonheur dans votre pratique (et n'oubliez pas tempo et rythmes…). A très bientôt pour de nouveaux échanges ostéopathiques.