Le Couloir Postérieur

Article paru dans Le Monde de l'Ostéopathie

Par Bruno Conjeaud, Octobre 2012

Dans mon premier ouvrage, j'ai longuement justifié l'importance qu'il convenait d'accorder à la mobilité interactive des sphères gynécologiques et digestives pendant la grossesse. L'utérus gestant étant particulièrement gourmand en matière d'espace, il est important de vérifier si rien ne vient le gêner aux entournures dans ses justes et nécessaires velléités d'expansion. Par cette vision viscéro-viscérale de la grossesse, je désirais offrir d'autres alternatives à la réputation contractile de certains utérus. Il y a en effet beaucoup de fatalisme - et surtout une confusion entre les différentes causes et conséquences - pour les obstétriciens et gynécologues.

J'ai, à cette occasion, mis en évidence les conséquences nocives que pouvait avoir la prise d'hormones de synthèse contenues dans les produits contraceptifs ou dans divers traitements. J'ai également pris le parti de dire que la pollution, que l'on accuse si souvent, me semblait moins directement en cause, par sa dilution.

J'ai aussi largement évoqué le cas de l'endométriose péritonéale en tant qu'exemple type de modification de la nature intime et de la mobilité des tissus. Ces perturbations sont réputées capables d'influencer toutes les étapes de la fertilité, depuis la fécondation jusqu'à la grossesse en passant par la nidification.

J'ai exprimé, par ailleurs, qu'un utérus intrinsèquement contractile devait être traité par le biais du système nerveux : soit par l'amélioration des conditions posturales, de la cohérence squelettique et des membranes de tension réciproque. Il s'agit du traitement ostéopathique de base, celui que la plupart des praticiens maîtrisent.

Les déséquilibres capables de perturber un organisme féminin pendant la grossesse s'avèrent être le plus souvent de nature mixte : une part de déséquilibre structurel et une part de manque de manque de disponibilité tissulaire.

Toutefois, en termes de contractions intra utérines excessives et prématurées, existent parfois des causes, plus complexes à gérer, en relation avec l'émotionnel inconscient des femmes gestantes.

J'ai bien écrit, précisément, "émotionnel inconscient". Les causes conscientes sont, quant à elles, faciles à connaître : on peut d'ailleurs en débattre avec les patientes. Et avec une bonne présence, qui vient appuyer des propositions qui vont à l'essentiel, nous pouvons espérer améliorer les conséquences de ces dernières. Ces causes sont les sollicitations les plus classiques de la vie actuelle comme : le manque de repos, les longs trajets en voiture, les dysfonctions familiales ou conjugales, les problèmes de planification. Un des facteurs des plus délétères - et des plus difficiles à aborder - est l'hypermédicalisation avec ses enchaînements sans fin de peurs et de dysfonctions, entretenues ou provoquées. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine, mais tout ne relève pas forcément de la responsabilité de l'ostéopathe. Au plus, il peut dédramatiser, rassurer, recentrer. Ce qui est déjà beaucoup.

Pour l'émotionnel inconscient, je pensais aux circonstances intra utérines ou de naissance de la mère elle-même, lors de sa propre venue au monde. Le marécage de l'inconscient humain étant vaste, il existe d'autres substrats inconscients ; par nécessité éditoriale, nous ne les aborderons pas ici.

Les inscriptions des émotions contemporaines de la phase intra utérine ou de la naissance s'effectuent dans cette partie archaïque du cerveau humain qu'est le cerveau limbique. C'est, en effet, la partie du cerveau qui est fonctionnelle à cette époque (troisième trimestre et naissance).

Les émotions les plus importantes à fort potentiel d'engramme sont en rapport avec des contraintes corporelles ou systémiques qui ont engendré des souffrances tissulaires ou organiques, associées à des angoisses ou à des peurs de mourir. C'est essentiellement le circuit limbique qui est en charge d'un traitement en première intention de toutes les informations en provenance du corps, avant même que celles-ci ne passent par une analyse plus poussée, plus "consciente" qui, elle, demeure sous la responsabilité des instances plus affinées du cortex cérébral. Le langage à cette époque étant absent, nous ne pouvons compter sur l'appui thérapeutique des mots et des concepts.

Il n'empêche que les réminiscences inconscientes de notre propre phase périnatale sont tout à fait susceptibles d'engendrer des décompensations à la fois psychiques et physiques lorsqu'à notre tour nous portons un enfant en nous : on a peur de tout et de rien en particulier ; et surtout, comme mauvaise conséquence, on a des contractions importunes, un col trop court et une menace d'accouchement prématuré.

La période de grossesse, par ses propensions à créer des emballements et des décompensations, n'est pas le bon moment pour entreprendre un revécu de naissance purgatif. Celui-ci pourra donc être envisagé après. Pour faire très court (format oblige), voici une proposition thérapeutique simple et efficace.

Mon expérience du traitement ostéopathique de la grossesse, qui dépasse à présent le quart de siècle, m'a appris que l'endroit du corps où est stockée la peur inconsciente est au niveau des reins-organes. C'est une zone qui possède un potentiel émotionnel particulièrement explosif. C'est aussi ce que suggère la médecine énergétique chinoise. Pour nous autres occidentaux c'est le couloir post-péritonéal ; pour les chinois c'est Ming Men : Porte de la Vie et du Destin.

Lorsque nous sommes convaincus qu'il existe une relation de cause à effet entre une tension dans cette zone –que l'on peut donc nommer le Couloir Postérieur – et les différentes dysfonctions psycho somatiques d'une femme enceinte, nous pouvons agir ainsi :

  • * Nous la faisons allonger en décubitus latéral, sur son côté préféré (qui n'est pas forcément le gauche) ;
  • * Puis, nous lui demandons d'amener son ressenti dans l'espace compris entre sa colonne vertébrale et son utérus et ce, en respirant de façon douce, lente et profonde. Nous n'avons pas besoin de fournir des explications trop détaillées. Progressivement, la conscience de la patiente - aidée par le fulcrum de la nôtre - va désenclaver et libérer ce qui est en nécessité dans cet espace. Certes, par le biais des mobilisations tissulaires induites par l'amplitude respiratoire, un effet mécanique local intervient. Mais la partie la plus importante qui se joue à ce niveau est autrement subtile. On peut penser qu'il s'agit de l'effacement d'une mémoire profonde, datant de la période périnatale de cette personne et de l'interruption d'un circuit inconscient et délétère entre cette zone et le cerveau limbique. Pas de mots, pas de concepts, seulement du souffle et de la résilience. Cette technique est imparable et souveraine.
  • * Pour guider tout doucement l'investissement conscient de la patiente dans la zone probablement la plus oubliée du corps humain, nous placerons nos deux mains entre la table et le ventre gestant. Plus que nos mains, je suis certain que le véritable fulcrum est notre Conscience confiante et lumineuse.

Nous pouvons être extrêmement performants lorsque nous avons compris ce que la luminosité peut apporter comme effet bénéfique dans le royaume des ombres de l'inconscient et des stases psycho émotionnelles. Je veux bien entendu parler des vertus curatives de la luminosité de l'être du praticien dans le cadre de l'échange thérapeutique.

Nous pourrions aussi l'exprimer autrement : sous tout problème se trouve une solution, sous toute zone enkystée du corps se cache une réclamation, une attente. La clef est cachée derrière l'obstination faite densité du refus. Cependant, l'obstacle est parfois trop haut à franchir si l'on n'emploie pas les bons outils.

Il faut par un surcroit de conscience éclairée (donc de luminosité personnelle) se syntoniser avec le désir de l'autre, avec son potentiel inhérent, aussi enfoui, oublié et aussi caché soit-il.

La transmutation/libération ne peut se faire que grâce au fulcrum de la conscience du praticien, sinon il y a bien longtemps que cela serait intervenu dans un moment de grand bonheur ou de grande détente de la vie de la patiente. Le praticien sert à assez peu de chose dans cet échange tant son toucher est prétexte, par contre son niveau d'implication, de luminosité et donc de Conscience sont des éléments primordiaux. Notez qu'ici j'ai mis volontairement une majuscule, car il s'agit tout de même d'un état quelque peu « customisé » de la conscience. Cela est également valable pour la Conscience profonde de la patiente dont les vertus se réactualisent.