Le miroir de la peur

Quand une ombre faiblit ou disparaît, la lumière qui apparaît devient l'ombre d'une autre lumière. Khalil Gibran

Par Bruno Conjeaud

Le nouveau-né pleure très facilement, même en l'absence de problèmes. De façon paradoxale, il peut passer en quelques secondes d'un pleur véritablement poignant pour les parents à un sourire de profonde détente avant de repasser sur le mode pleur, etc. Selon certains auteurs [1], à la naissance, le sourire n'aurait pas de déterminisme externe. Il serait sensé n'apparaître que pendant les phases de sommeil paradoxal (phase du rêve). Ainsi, le sourire en réponse aux sollicitations externes n'apparaîtrait que vers l'âge de deux mois. Ce qui correspond à la période de développement des capacités visuelles.

Personnellement, je conteste ces affirmations. En effet, le nouveau-né, bien avant l'âge de deux mois, est capable de sourire si la personne qui est dans sa proximité lui transmet une émotion positive [2]. À l'inverse toute émotion négative dans cette même proximité aura tendance à initier un pleur. Les deux types d'émotions, positives ou négatives, peuvent être transmis à l'enfant, même en l'absence de contact physique, par la simple proximité. De nombreux parents savent cela, naturellement, sans avoir fait de longues études de biopsychologie. Ils savent que le nouveau-né se comporte comme une "éponge", il est sensible aussi bien aux vibrations subtiles et invisibles de l'amour qu'à celles du stress. L'haptonomie de Frans Veldman qui se définit comme une science de l'affectivité promeut également les mêmes données.

En fait, le nouveau-né n'est pas passif au long de cette séquence de développement initial de deux mois. Dès la naissance, il est capable de discriminer entre plusieurs expressions faciales et également de commencer à imiter. Le fait que le nouveau-né puisse d'abord discriminer les expressions faciales puis les reproduire est essentiel pour son développement. Ainsi que nous le verrons au chapitre Tonglen, Reliance et neurones miroirs, les premiers modes de communication chez les hominidés furent non verbaux et les mimiques faciales autant que les gestes ont longtemps suppléé l'absence de langage oral codifié et ont même favorisé l'émergence de celui-ci. Certainement, le bébé dans ses étapes d'acquisition est amené à reproduire le parcours évolutif de l'espèce à laquelle il appartient.

Des expériences menées par Trevarthen et son équipe à Édimbourg ont montré que, dès la naissance, le nouveau-né est attentif aux changements d'expression de sa mère. Il y répond par une orientation visuelle et un intérêt manifeste voire par l'apaisement de ses mouvements ou de son agitation. Il est donc déjà attiré par le visage de l'autre, en dépit de ses difficultés de focalisation [3].

On peut ajouter, en fonction de ce que nous avons évoqué précédemment, qu'il supplée largement le manque de discrimination de ses possibilités visuelles par une sensibilité et une réceptivité aux atmosphères affectives hors du commun. Effectivement, à partir du deuxième mois, le nourrisson améliore ses capacités d'orientation visuelle, mais cela ne l'empêche pas de continuer à ressentir par la proximité la nature des ambiances familiales. Si son attention est plus intensément concentrée sur les visages qui s'approchent de lui, il garde son incroyable capacité à percevoir les informations les plus subtiles par la tonalité de la voix, par les significations corporelles - que celles-ci soient posturales ou gestuelles - ainsi que par la prise en compte de signaux invisibles aux adultes : je veux parler des significations impulsées par les champs magnétiques du corps humain. Ces champs ont une existence scientifiquement reconnue mais la perception de leurs vibrations par l'adulte est devenue complétement inconsciente par l'utilisation prépondérante qu'il fait des autres sens, notamment la vue et l'ouïe qui sont les deux sens qui fondent le langage oral codé.

En tant que thérapeutes, il y a un intérêt manifeste à restaurer cette capacité originelle de ressentir et comprendre tout ce qui est signifié par les modalités du langage non-oral. L'affinement de notre présence thérapeutique est à ce prix. Je reviendrai largement sur cet aspect subtil de la communication entre deux êtres dans le deuxième tome de mon futur ouvrage : Naître ou paraître.

Dans le but d'appréhender soucis et tourments d'un enfant, avant même de lui proposer une quelconque psychothérapie, les parents peuvent envisager de l'interroger, mais comprendre un nouveau-né, qui ne connaît que le pleur comme moyen d'expression, s'avère infiniment plus difficile.

En outre, les interprétations qui sont rapportées à son pleur sont, comme nous allons le voir, extrêmement variables. Face aux larmes d'un adulte, suivant le type de relation que nous avons préalablement établi avec lui, nous pouvons éprouver et partager compassion, tristesse et chagrin, mais aussi indifférence ou gêne, voire même agacement ou dégoût.

Mis en présence de pleurs d'enfant nous serons certainement tous unanimement interpellés ; bien entendu, si cet enfant manifeste colère et attitude capricieuse, peut-être qu'en pareille circonstance, nous ne manquerons pas également d'être agacés. Par contre, les sentiments que peuvent déclencher un pleur de bébé nouveau-né sont beaucoup plus poignants et communicatifs ; ils viennent remuer et réactiver notre fragilité et notre sensibilité, même lorsque, pour certains d'entre nous, ces paramètres d'humanité semblent enfouis et enfermés derrière masques et cuirasses d'apparence impénétrable.

Les différents types de réaction, que nous venons d'évoquer précédemment, sous-entendaient qu'adultes, enfants ou nouveau-nés en larmes pouvaient faire partie de nos relations, sans pour autant nécessairement appartenir à notre cercle familial intime et rapproché. Lorsque nous avons affaire à des signes de détresse ou de souffrance émanant de nos proches, sauf si nous nous trouvons en phase de conflit avéré avec eux - et quand bien même - nous ne pouvons qu'être bouleversés. Mais, le rapport émotionnel, intense en général, que nous entretenons avec les bébés, notamment s'ils sont notre progéniture, s'avère bien plus complexe et tourmenté qu'il n'y paraît à première vue.

Grâce à mon expérience de parent - j'ai eu la joie d'élever trois beaux enfants - et aussi, grâce aux enseignements de mon activité professionnelle, j'ai pu comprendre que le pleur du bébé est susceptible de déclencher des réactions, aussi paradoxales qu'étonnantes. Elles le sont pour tout observateur qui a réussi à conserver un minimum de lucidité et sang froid, ce qui n'est ni commode, ni évident, quand les pleurs deviennent paroxystiques, dans l'univers clos et confiné d'un local à usage thérapeutique.

Néanmoins, si nous parvenons à garder quelque recul, et à discrètement tourner notre regard vers les parents du nouveau-né, nous pouvons assister à toutes sortes d'attitudes qui vont d'un calme affiché et rassurant, assorti de quelques gestes adaptés ou de quelques mots apaisants, à des scènes davantage surréalistes où, par exemple, un des deux parents très en colère, s'empare de l'enfant d'un geste plus autoritaire et colérique que doux, en s'exclamant : « Je ne peux pas supporter de l'entendre pleurer… ! »

Les fois où agacements et impatiences se sont manifestés, j'ai eu à constater que de ces attitudes émanaient, le plus souvent, des pères, mais parfois aussi, de certaines mères visiblement éprouvées, qui finissaient par exprimer une sorte de sentiment à la limite de l'agressivité. Il me fut longtemps difficile de comprendre ce qui motivait de semblables sentiments négatifs.

Sans en arriver nécessairement à ce type de manifestations, j'ai pu observer toutes les prémices et toute la palette de sentiments de désarroi ou d'angoisse, se marquer sur les visages ou se lire dans des attitudes corporelles significatives, voire même, s'exprimer directement par le biais de réactions orales des parents présents. Bien entendu, au début de ma carrière, en tant que thérapeute débutant, entièrement absorbé par mon désir de traiter et de soulager l'enfant, je ne pouvais qu'être désarçonné par de telles réactions. Après un certain parcours, et après avoir accompli un nombre conséquent de recherches pour tenter de comprendre tout ce que le pleur du bébé était susceptible de déclencher chez les parents, j'ai pu mieux cerner la juste attitude à adopter en toutes circonstances, aussi étonnantes qu'elles puissent être.

Lors de la phase d'enseignement de mon cursus ostéopathique ou à l'occasion d'échanges et de partages d'expériences thérapeutiques (je pense aux différents congrès auxquels j'ai participé, mais aussi aux stages post gradués ou à certaines rencontres professionnelles), le sujet du pleur du bébé fut abordé de deux façons : pour certains thérapeutes, qui manifestement ne savaient pas quoi en faire, le pleur signifiait que l'enfant n'était pas disposé à collaborer, et que c'était l'émergence de son droit essentiel ; en conséquence, la séance d'ostéopathie se devait d'être considérée comme terminée, parfois même avant d'avoir commencé.

Pour d'autres, praticiens plus avertis, et peut-être aussi plus investis émotionnellement, le pleur avait une raison d'être qu'il nous fallait découvrir, comprendre, traiter et soulager, toujours avec la plus grande douceur et le plus grand respect, bien entendu.

Mon enseignement de base fut de la première sorte. Peut-être était-il ainsi délivré dans le but d'ancrer dans nos esprits, excessivement interventionnistes à l'époque, l'idée du "primum non nocere" [4], mais le résultat fut que mes premières années de pratique thérapeutique sur les bébés et les jeunes enfants se trouvèrent considérablement perturbées par la question du bien fondé du pleur de l'enfant et, de son retentissement, autant sur moi-même, que sur les parents présents. Ce pleur, lorsqu'il survenait et persistait plus que les quelques minutes acceptables, devenait encombrant, gênant et fortement angoissant.

Il m'interpellait d'autant plus qu'à l'époque, manquant totalement de recul et d'expérience, j'étais davantage animé par une peur de mal faire, assortie d'un total manque de confiance, plutôt que de solides et nécessaires certitudes. Il me fallut alors tenter d'y trouver signification. Les stages post gradués ne me rassurèrent que jusqu'à un certain point, puisque les enseignants que j'y rencontrais déclaraient avoir largement dépassé cette problématique, et que de fait, ils laissaient l'enfant manifester ses émotions quelles qu'elles puissent être.

Pour autant, cela ne réglait pas la problématique des réactions excessives et paradoxales tant de l'enfant que des parents, voire de moi-même, pour autant que j'aie enfin le courage de me les avouer et d'accepter de les considérer. Les questions que je me posais, justement, sur la nature de mes propres sentiments restèrent ainsi longtemps en suspens. Mes réactions n'étaient-elles que des manifestations issues d'une imagination perturbée ou de certaines faiblesses psychologiques ? Ou, au contraire représentaient-elles le témoignage d'une capacité particulière, et dans ce cas, étaient-elles susceptibles de participer à une prise en charge thérapeutique plus complète, plus assumée des nouveau-nés ?

Le chemin fut long pour en arriver à un début de compréhension et à une fragile mise en cohérence de tous les apports et données que je pus trouver sur ce sujet. J'employais, au final, certainement plus d'intuitions que de certitudes. Il me fallut quand même accepter aussi l'idée qu'il s'agissait d'une forme de ressenti, pour le moins particulière, et qu'elle devait avoir une utilité ou un débouché quelconque.

Avant d'évoquer des expériences difficiles à concevoir, stigmates douloureux d'histoires familiales tourmentées, nous allons d'abord considérer quelques propos sur le pleur des bébés provenant de l'œuvre d'un auteur actuellement très en vogue dans le monde de la psychothérapie infantile, il s'agit de Donald Winnicott. Son succès actuel tient certainement autant à son style littéraire, qu'à la validité des solutions qu'il préconise. En effet, mode d'écriture et conseils paraissent témoigner chez lui d'une immense douceur, d'une volonté affirmée de mise en confiance des parents, et d'une intention d'apaisement et de dédramatisation face aux nombreux stress engendrés par l'incapacité de comprendre les réactions infantiles dérangeantes.

Evidemment, de telles lectures nous changent des univers tourmentés, orientés vers la pathologie, univers qui constituent, le plus souvent, l'essentiel des écrits relatifs à la psyché humaine. Je n'irai pas jusqu'à dire que le monde de Donald Winicott est quelque peu aseptisé, par opposition à une réalité souvent plus conflictuelle. Je le classerai par contre, sur l'étagère peu remplie, des auteurs reposants et positifs qui préfèrent raisonner à partir de la normalité plutôt que de la pathologie. Force est de constater, après tant de lectures exposant tourments et méfaits des tréfonds du psychisme humain, qu'il est tout à fait agréable de reparler du potentiel de normalité niché au fond de chacun d'entre nous !

Donald W. Winnicott [5], un des plus fameux psychanalystes anglais, présente dans L'enfant et sa famille (les premières relations) un ensemble de conseils très concrets à destination des parents et tout particulièrement des mères, afin d'aborder sereinement la question des soins et attentions à prodiguer aux jeunes enfants.

Dans un chapitre intitulé : « Pourquoi les bébés pleurent-ils ? », il expose qu'il existe en gros quatre façons de pleurer, et que tout ce que nous avons à en dire rentre dans les quatre définitions suivantes : satisfaction, douleur, rage, chagrin ; choses que savent normalement et naturellement les mères, bien qu'elles n'éprouvent pas toujours le besoin d'exprimer ce savoir à l'aide de mots.

L'auteur prévient qu'il peut sembler curieux qu'il ait choisi d'évoquer en premier les pleurs de satisfaction, presque pour le plaisir, car le commun des mortels pense qu'un bébé qui pleure doit, dans une certaine mesure, éprouver de la détresse ou de la souffrance. Il pense pourtant que c'est la première chose à dire, car il est normal de reconnaître qu'une part de plaisir peut entrer dans les pleurs, ainsi que dans l'exercice de toute fonction corporelle. On pourrait exprimer, par conséquent qu'une certaine quantité est satisfaisante pour le bébé, tandis qu'une quantité moindre ne serait pas suffisante.

Bon nombre de parents mâtures et équilibrés savent cela ou, l'acceptent plus ou moins sciemment, ou plus ou moins confusément. Mais nous verrons plus loin que ce scénario idéal n'est pas forcément le plus fréquent, notamment lors de la venue du premier enfant où le manque d'habitude vient se conjuguer et s'amalgamer à certains sentiments refoulés ou inconscients.

Poursuivons avec Donald W. Winnicott, lorsqu'il fait état des propos de certaines mères qui constatent que leur bébé pleure rarement, sauf immédiatement avant d'être nourri. Naturellement, ces bébés sont amenés à pleurer une ou deux heures tous les jours, mais elles pensent qu'ils aiment ça, car ils ne donnent pas réellement l'impression de souffrir et elles se contentent, en conséquence, de leur montrer qu'elles sont présentes et de les rassurer par la voix, sans essayer particulièrement de les consoler. Nous sommes également ici en présence d'une situation normale qui ne nécessitera vraisemblablement aucune consultation, ni chez le pédiatre, ni chez l'ostéopathe, et encore moins chez un psychothérapeute ; sauf plus tard, peut-être, pour un problème d'Oedipe…

Winnicott ajoute qu'à son sens, les bébés qui pleurent peu ne poussent pas nécessairement mieux parce qu'ils ne pleurent pas, que ceux qui s'époumonent et, que pour son compte, s'il avait à choisir entre les deux extrêmes, il parierait sur le bébé qui pleure, car il en sera venu à connaître toute l'étendue de sa capacité de faire du bruit, à condition qu'on ne laisse pas ses pleurs se transformer en désespoir.

C'est pourtant bien là qu'est le problème. Comment savoir si le pleur est souffrance, plaisir, chagrin, angoisse, besoin, colère, désespoir, ou bien simple nécessité. La plupart des couples ou des mères, qui ne sont affublés d'aucun souci, ni stress supplémentaire, se révèlent, en général, capable de décrypter avec pertinence les demandes inhérentes aux pleurs de leur enfant.

Ce que Winnicott désire exprimer dans ce passage consacré au pleur, c'est que pour le nourrisson, tout exercice du corps est bon ; il étoffe son propos en précisant que la respiration en elle-même, une expérience récente pour le nouveau-né, peut être très intéressante jusqu'à qu'elle devienne naturelle. Crier, hurler et pleurer sous toutes leurs formes sont des choses vraiment excitantes. Reconnaître ce fait, c'est-à-dire la valeur des pleurs, possède son importance. Cela nous permet de voir que les pleurs fonctionnent comme un réconfort lorsque quelque chose va mal. Les bébés pleurent parce qu'ils sont angoissés ou parce qu'ils ont peur, et cela a un effet. Les pleurs sont très utiles, et nous devrons reconnaître plus tard qu'ils ont du bon. Winnicott nous dit : « Parler vient plus tard, ainsi que le temps où le bébé en viendra à battre le tambour » [6].

La seconde et la troisième raison des pleurs, selon Winnicott, sont la douleur et la rage engendrées par la colère. Pour y faire face, l'auteur nous présente des conseils plus classiques et empreints d'évidence autant que de bon sens. Nous reviendrons malgré tout un peu plus loin sur certaines formes de douleurs méconnues des pédiatres ou des psychothérapeutes, et sur la colère et le désarroi qu'elles engendrent chez les bébés qui ne trouvent aucune aide ni réconfort.

Nous en arrivons à la quatrième cause potentielle évoquée par Winnicott, le chagrin que l'auteur assimile à la tristesse. Il compare les pleurs de tristesse (et donc de chagrin), aux autres pleurs, en notant que les pleurs de souffrance et de faim peuvent s'observer n'importe quand à partir de la naissance ; ceux de rage n'apparaissent que lorsque le bébé améliore la compréhension de ses rapports avec son environnement immédiat ; ceux de peur qui indiquent l'attente ou la venue possible de la douleur, signifient que le bébé a encore évolué dans ses idées. Le chagrin indique, quant à lui, quelque chose de beaucoup plus avancé que ces sentiments aigus.

Il ajoute, sur un ton plus grave et sentencieux, que si les mères comprenaient toute la valeur de ce qui se trouve derrière la tristesse, elles pourraient éviter qu'une chose importante fasse défaut. Et, il conclut en disant qu'un bébé triste peut avoir besoin des preuves matérielles de l'amour parental et notamment maternel.

Certainement, tout le monde sait que bon nombre d'adultes à tendance agressive ont manqué eux-mêmes de ce prime témoignage d'amour qui est fondateur. Mais, chacun sait que pour arriver à donner ses preuves d'amour, il est nécessaire d'avoir retrouvé une certaine capacité à s'aimer soi-même, avant d'envisager d'aimer les autres sans retenue ni distanciation, et de pouvoir ainsi communiquer et manifester cet amour dans la relation vécue.

Ces considérations nous ramènent à la problématique maternelle, ou parentale, qui souvent reflète un mal être chronique, ou un état dépressif, pas forcément identifié comme tel, d'un des deux parents (ou des deux). Toute difficulté affective est fortement ressentie silencieusement et passivement par l'enfant, bien avant qu'il puisse y mettre noms ou adjectifs. Nous venons d'entrevoir là une couche potentielle, intermédiaire [7], d'un inconscient en train de se stratifier.

Par quel mode, par quel véhicule, un parent peut-il communiquer, autrement que par la parole, son stress à sa progéniture ? Il est de coutume de dire que les enfants, et notamment les bébés, sont des "éponges". Un bébé ne comprenant pas un traître mot de ce qu'on lui raconte, même s'il est bon et utile de lui parler, par quel grand mystère est-il capable d'éprouver nos doutes et difficultés ? Bien entendu, ici je désire taquiner mon lectorat, car j'ai déjà considérablement évoqué ce sujet dans mon précédent ouvrage [8] lors du chapitre consacré à l'émotionnel intra utérin. Après quelques années, je ne vois rien à y ajouter, ni même à en retirer, malgré le caractère interpellant de certaines données. Néanmoins, je ne manquerai pas d'affiner quelques éléments lors du chapitre du tome deux qui sera consacré aux chakras.

Quelques commentaires et ajouts aux considérations de Donald W. Winnicott vont intervenir ici, ainsi qu'ils me sont venus au long de la lecture de son ouvrage. En ce qui concerne la respiration et le plaisir que le bébé semble rencontrer en l'éprouvant par le biais du pleur, je ne peux qu'être d'accord avec l'auteur, faire taire à tout prix un enfant en lui administrant d'office, dès la moindre amorce de couinement, tétines ou mamelons dans la bouche est une aberration autant qu'un abus. Cette attitude réflexe se rapporte davantage à l'expression d'une inquiétude parentale qu'à celle de l'enfant.

Bien entendu, je tente de faire comprendre cela avec douceur, compréhension, voire avec humour, arme qui s'avère bien souvent comme la meilleure approche pédagogique. Par ailleurs, les ostéopathes holistiques développent un mode d'appréciation particulier et très pointu de la respiration, tant en ce qui concerne un individu adulte, qu'un nouveau-né. Ainsi, la qualité intrinsèque du souffle, appréciée à travers son intensité, sa durée, son timbre, sa modulation, en bref et en résumé, à travers sa puissance, retient toute notre attention. Nous nous connectons sans retenue, au ressenti émanant de toutes les composantes précédemment décrites de la respiration, déterminant ainsi ce que nous pourrions appeler le "souffle vital".

Il faut comprendre que dans l'expression du souffle du bébé est déjà contenu tout le potentiel respiratoire du futur adulte, et très certainement aussi ses futures possibilités sportives, sans oublier prémices et annonciations de maladies telles que l'asthme ou toutes tendances aux différentes dysfonctions des voies respiratoires, comme bronchites, bronchiolites ou autres laryngites.

Certains lecteurs, peu habitués aux intentions et possibilités du travail ostéopathique, pourront peut-être s'en étonner, mais pour avoir vécu cela au quotidien depuis plus de vingt ans, je suis absolument convaincu du caractère fiable et enseignable de ce type d'évaluation.

Je dois avouer que je suis moi-même franchement impressionné lorsque le chef de l'ensemble musical auquel j'appartiens, arrive à détecter une seule fausse note au milieu d'une pléthore d'instruments ; et comme le producteur de fausse note est souvent l'auteur des présentes lignes, elle (notre chef est une femme) est aussi capable de me préciser qu'il fallait jouer un fa dièse à la place d'un sol ! Cette anecdote est présentée pour illustrer certaines capacités qui paraissent inaccessibles aux profanes, mais auxquelles il est permis d'espérer accéder par les vertus d'exercices discriminatifs longuement pratiqués et souvent répétés.

L'évaluation de la qualité du souffle d'un bébé est donc d'un intérêt primordial. Mais pour pouvoir l'apprécier pleinement, le pleur nous est utile, voire indispensable, ce qui finalement vient à propos, puisque le nouveau-né qui ressent quelques coincements ou blocages - que ce soit de son diaphragme ou de ses poumons ou de tout autre partie de son corps -, a tendance à exprimer tensions, gênes, souffrances franches ou diffuses, par le biais du pleur. Ce pleur possède déjà en lui-même quelques vertus de dégagement par l'exercice du souffle.

Malheureusement, ces réhabilitations spontanées sont souvent largement insuffisantes, et une thérapie ostéopathique bien menée s'avère indispensable pour parachever le travail. Nous sommes là, nettement plus orientés vers de simples dysfonctionnements physiologiques que Donald W. Winnicott, qui lui, de par sa formation de psychiatre, était forcément davantage tourné vers les problèmes psychologiques. Au sein du monde médical occidental, l'ultra spécialisation de chaque praticien a tendance à aggraver le fameux schisme corps-esprit. Nous le redirons souvent.

Et, comme nous en sommes à nous préoccuper de la qualité du souffle des nouveau-nés, il nous faut évoquer l'impact fréquent et nettement péjoratif de l'anesthésie péridurale sur celui-ci. L'altération respiratoire, subtile mais ô combien réelle qui découle de cette pratique, aujourd'hui malheureusement quasi généralisée en France, n'est jamais mise en évidence par le test d'Apgar [9] effectué par la surveillance médicalisée de la naissance, ni même par les pédiatres qui œuvrent selon d'autres critères d'appréciation pour évaluer la santé d'un nourrisson.

L'oreille exercée d'un praticien en ostéopathie peut et doit détecter toute tonalité défectueuse, propre à se manifester plus tard sous les formes symptomatiques que nous avons évoquées précédemment. Ma propre épouse, qui n'est pas ostéopathe, après de nombreuses années de présence et d'assistance à mes côtés, est tout à fait capable de quantifier le manque de puissance ou l'aspect voilé des pleurs lorsqu'ils se produisent en salle d'attente, ou lorsqu'ils proviennent de ma salle de soin. Quand les causes originelles n'ont pas été traitées, il est tout à fait possible de percevoir ces modifications de tonalité dans les voix des adultes qui viennent nous consulter.

Considérons maintenant les quatre causes de pleur évoquées par Winnicott à la lumière d'un éclairage ostéopathique. Je reçois régulièrement, tout comme nombre de confrères spécialisés en ostéopathie pédiatrique, beaucoup de bébés dont les pleurs excessifs et constants ont fini par alarmer les parents. Ceux-ci, après un détour chez le médecin traitant ou le pédiatre habituel et devant la persistance des pleurs en viennent à consulter un ostéopathe. Après un traitement ostéopathique bien conduit, où intervient en tout premier – disons la plupart du temps – un drainage des toxines [10], puis une équilibration des tensions corporelles en respectant les étapes émotionnelles spécifiques à chaque enfant, l'immense majorité de nos petits patients est métamorphosée. Ainsi, le calme est de retour, en deux ou trois séances, parfois en une seule, au sein des chaumières et des esprits parentaux.

Nous pouvons imaginer ce qu'aurait été (ou ce qu'est malheureusement bien souvent) le parcours d'un bébé qui n'aurait pas consulté d'ostéopathe : il va continuer à pleurer nuit et jour, épuisant ses parents. Il passera certainement, devant l'incapacité des uns et des autres à le soulager, successivement par tous les stades décrits par Donald W. Winnicott : la rage face à la permanence de la souffrance ; la peur que la douleur revienne à tout moment ; la colère de n'être pas compris. Une tension permanente semble habiter de tels enfants. Ce sont des bébés agités, qui sursautent à chaque instant et qui se réveillent souvent en manifestant des pleurs inconsolables.

Nous avons gardé pour la fin, le paramètre qu'est le chagrin, teinté de tristesse, et de résignation qui finit souvent par s'installer. Ce type de saga est d'autant plus navrante, qu'il aurait suffi de quelques séances chez un ostéopathe pour apaiser à tout jamais cette tension qui, n'en doutons pas, bien que surmontée, dépassée ou refoulée, va habiter le futur individu toute sa vie, et constituer en outre l'essentiel de sa base émotionnelle inconsciente.

Pour être complet sinon exhaustif, il faut reconnaître qu'il existe des cas beaucoup plus complexes où, histoire et émotionnel parental viennent se télescoper avec la problématique intrinsèque du nourrisson. On pourrait dire que les deux aspects ont tendance à se renforcer mutuellement, provoquant une surenchère interactive qui peut rendre très difficile la ou les premières séances d'ostéopathie. Ces cas sont ceux où les parents ont eux-mêmes été victimes de circonstance de naissance difficile. Ceux-là ressentent de façon inconsciente la souffrance et le désarroi de leur bébé, mais ils ressentent aussi de grandes peurs et de virulentes angoisses en eux. Le refoulement qu'ils ont effectué à un moment de leur vie, en plus d'une éducation issue d'une culture fortement matérialiste, les empêche de se connecter aux véritables raisons de leurs troubles et de leurs effervescences.

Je prends, la plupart du temps, le parti d'évoquer en début de séance, l'éventualité de cette sorte de problématique, notamment lorsque j'ai cru pressentir que certaines empreintes pouvaient possiblement exister chez l'un ou l'autre des parents. Je pratique ainsi, car à l'usage, je me suis aperçu qu'il valait mieux que les parents appréhendent les implications de ce type de projection, avant que le bébé ne se mette à pleurer. Après, il est trop tard, la machine émotionnelle se met en route, l'intelligence cognitive se trouve totalement engourdie par les remontées émotionnelles profondes. Si certains sceptiques pensent que cela n'existe pas, et que j'ai une tendance à la dramatisation, voici quelques éléments (difficiles) qui permettront d'apporter quelque lumière sur l'impact de ce pleur des bébés que j'ai nommé "miroir de la peur".

Au Centre hospitalier Necker à Paris, chaque année, environ 50 cas de bébés secoués sont enregistrés. Ce qui par estimation donne un chiffre moyen annuel de 300 bébés sur le territoire français. C'est ce constat qui a motivé, en 2005, une campagne de prévention en Île-de-France sur le thème : « Secouer un bébé brutalement peut le tuer ». Selon les médecins, les circonstances qui poussent un adulte à maltraiter ainsi un bébé sont presque toujours identiques : c'est un enfant qui pleure et qui suscite une réaction irrationnelle et incontrôlée de la part de son entourage. Celui-ci entreprend de secouer l'enfant pour essayer de le faire taire. Pour le professeur Renier, neurochirurgien pédiatrique du centre hospitalier Necker, dans la grande majorité des cas, il s'agit de gens normaux, souvent fatigués, avec quelques problèmes, mais aucun groupe ou niveau social n'est particulièrement concerné.

Ce que confirme une étude canadienne [11], qui affine cependant quelques données sur les secoueurs potentiels. Parmi les facteurs de risque les plus associés à la violence faite aux enfants, y compris le syndrome du bébé secoué, on remarque l'isolement social, la violence familiale, l'abus de substances toxiques, les troubles psychiatriques, la présence d'un adulte ayant lui-même été victime de violence durant son enfance ou son adolescence, ou des liens d'attachement fragiles ou inexistants entre le parent et l'enfant. Mais, le syndrome du bébé secoué peut aussi survenir dans des familles qui ne présentent aucun de ces facteurs de risque.

Il serait intéressant et instructif d'effectuer une étude plus complète afin d'affiner le profil psychologique des adultes capables d'en arriver à de semblables gestes. Il est possible qu'au fond de l'inconscient humain se noue quelque drame de nature assez semblable à celui qui a provoqué le caractère inconsolable d'un bébé. Je veux parler d'une difficulté rencontrée durant la période intra utérine ou à la naissance. Ce pourrait bien être une angoisse de ce type, refoulée et inconsciente qui, au-delà ou en plus des aléas de la vie courante, amènerait un monsieur ou une madame-tout-le-monde, car il ne s'agit pas de drames de l'alcoolisme ou de l'indigence, à secouer mortellement un bébé sans défense.

Pour en revenir à la nature du pleur du bébé, Aletha Solter nous dit : « Un nourrisson ne pleure pas toujours d'inconfort ou pour un besoin immédiat, ses pleurs indiquent parfois le relâchement émotionnel d'une tension résultant de quelque chose d'angoissant qui lui est déjà arrivé [12]

Or qu'est-il arrivé à un bébé inconsolable ? N'aurait-il pas connu quelques difficultés de naissance capables d'induire des tensions persistantes qui l'obligent à manifester un inconfort accompagné d'angoisse ? Ou est-il seulement soumis dès le départ à une carence affective parentale manifeste, notamment maternelle ? Sans doute, les deux formes de détresse existent. Mais, sans en faire une règle absolue, les ostéopathes qui œuvrent dans l'univers de la périnatalité savent bien que l'immense majorité des bébés dits inconsolables se recrute dans la première catégorie. Ce sont très certainement, les résultats probants et constants obtenus dans cette catégorie qui ont promu l'ostéopathie pédiatrique au rang de mode et de phénomène de société ces dernières années.

Une question que l'on nous pose souvent est faut-il laisser pleurer les bébés ? Certainement non ! Ou plutôt, je dirai qu'il est nécessaire dans un premier temps de tenter de comprendre la raison du pleur, puis, si celle-ci n'offre aucune évidence, il suffit simplement d'accompagner le pleur dans sa fonction de purge émotionnelle.

Mais, quoiqu'en dise Winnicott, les bébés qui sont en souffrance - souvent simplement physique au départ – sont soumis à une angoisse qui vient se cumuler à leur prime souffrance car ils ressentent parfaitement les sentiments d'agacement voire de rejet qu'ils peuvent parfois inspirer. Il vaut mieux les prendre et les bercer (en douceur, bien sûr) en leur parlant ou en chantonnant. Il faut, par ailleurs, accepter qu'ils continuent malgré toute notre sollicitude à pleurer quelque temps dans nos bras. C'est à nous de ne pas nous laisser envahir par cette exigence inutile et néfaste d'arrêt du pleur, doublée d'un sentiment d'impuissance.

Ce sont les significations invisibles (probablement impulsées par des champs magnétiques) de nos sentiments négatifs qui peuvent provoquer reprise ou redoublement du pleur. Pour pouvoir offrir la bonne attitude, il faut être calme, lucide et disponible affectivement. Malheureusement, ces indispensables qualités ne sont pas toujours au rendez-vous de l'accueil prodigué à un enfant, notamment quand les aléas de la vie, pressions financières, conjugales ou familiales, sont trop importantes, et qu'elles s'avèrent être des sources de décompensation nerveuse.

Néanmoins, j'ai cru discerner tout au long de ma pratique, ainsi qu'au détour d'une longue analyse de mes propres émotions, que cette décompensation est d'autant plus forte que le parent d'abord brasseur, puis secoueur potentiel, possède en lui-même une empreinte profonde et inconsciente qui vient entrer en résonnance avec la cause de la souffrance du tout-petit. L'amalgame de ces différents éléments déclenche alors une conduite irrationnelle qui peut produire l'irréparable. Sans en arriver à des gestes aussi terribles, l'empathie de l'enfant, et les phénomènes d'identification et de communication qu'elle supporte, devient impossible quand l'adulte est évanescent affectivement ou en phase de rejet manifeste. Pour un bébé, privé de points de repère et d'ancrage affectif, le monde demeure longtemps effrayant, et cette appréhension l'oblige à se replier sur lui-même. Au mieux, une attitude narcissique compensatrice apparaît ; au pire, une forme de névrose ancrée et durable s'installe.

Il est sûr que le pleur de ces êtres ingénus et fragiles que sont les bébés impulse une manifestation émotionnelle hautement communicative qui nous interpelle profondément, et nous renvoie à nos peurs enfouies, comme au manque d'amour que nous éprouvons pour nous-mêmes. Ce phénomène d'interactivité délétère est en rapport avec nos propres expériences précoces de la vie, que celles-ci aient été intra-utérines, de naissance ou liées à l'environnement affectif et à la qualité de l'accueil qui en a découlé.

Nous n'aurons de cesse tout au long de cet ouvrage de traquer ces primes empreintes pour tenter d'accéder à de vraies solutions thérapeutiques. Un ostéopathe, conscient et averti de la véritable nature des enjeux émotionnels qui se trament au-delà des évidences structurelles, est tout à fait capable d'aider un être humain à expurger la source de ses angoisses, et ce, quelque soit son âge.