Dossiers de l'obstétrique

Article paru dans Les dossiers de l'obstétrique, Mars 2008

Par Bruno Conjeaud

L'idée qui a initié l'écriture du Syndrome du rez-de-chaussée fut extrêmement simple : il s'agissait d'appliquer à la grossesse, règles et principes en vigueur dans tout travail ostéopathique viscéral, et ce, avec méthode et rigueur.

En effet, si l'utérus dans sa période non-gestante a fort justement, par le passé, retenu l'attention de nombreux thérapeutes pratiquant une ostéopathie viscérale, ce même organe, lors de la phase de grossesse, se trouvait quelque peu oublié par manque de connaissance et d'intention thérapeutique à son égard. Dans nombre de publications, l'utérus était, de fait décrit comme une source de problèmes potentiels pour le bon déroulement de la grossesse, notamment à cause de spasmes indésirables et précoces. Les contractions prématurées étaient considérées, la plupart du temps, comme « l'inévitable conséquence de la nature intrinsèque de certains utérus contractiles ». Nous avons, pour notre part, été amenés à fonctionner et à penser ainsi, pendant de nombreuses années, non sans une certaine frustration, nous contentant d'améliorer autant que nous le pouvions, la posture des mères gestantes lorsqu'elles nous consultaient pour divers symptômes douloureux. Il en fut ainsi, jusqu'au jour où la nécessité d'aborder la grossesse selon les principes de globalité et d'interaction des systèmes finit par s'imposer comme une évidence. Alors, ne considérant plus l'utérus comme le seul et unique fauteur de troubles, nous tentâmes de comprendre et d'apprécier la nature des modifications de volumes et de tensions que l'expansion utérine imposait à son environnement, ainsi que les conflits qui pouvaient découler d'un manque de mobilité des viscères adjacents.

À partir de ce moment, capital dans notre parcours de thérapeute, nous exploitâmes toutes les données classiques et fondamentales du travail viscéral, sous forme de libération douce et méticuleuse des espaces de mobilité inter-viscérale, dans le but de faciliter la pleine et nécessaire expansion de l'organe utérin. Cette liberté d'expansion ayant pour objectif, d'une part, d'offrir un espace suffisant de croissance embryologique, sans le moindre frein, pour le fœtus (ainsi qu'une totale liberté de manœuvres lui permettant de se retourner lorsqu'il l'estimerait nécessaire), et d'autre part, d'éviter toute tension indésirable, susceptible de refouler l'utérus et son contenu vers le bas. Ce processus de ptose, lorsqu'il se présente de façon pathologique et prématurée, est à même de provoquer toute une cascade de problèmes péjoratifs pour le bon déroulement de la grossesse (contractions prématurées, syndrome de Lacomme, rupture de la poche des eaux, oligoamnios, dilatation du col utérin, etc.), mais il est aussi capable de porter préjudice à la croissance du fœtus. En effet, la compaction du fœtus dans un espace restreint peut engendrer nombre de problèmes ultérieurs, sur son bassin, ses membres inférieurs, son crâne ou son rachis. Afin d'éviter ces situations pénibles pour tous – parents et environnement médical, mais ne l'oublions pas, surtout pour le fœtus lui-même – nous utilisâmes les ressources habituelles du toucher ostéopathique, jouant successivement avec tous les plans tissulaires environnant ou surplombant l'utérus. Nous eûmes alors la surprise – mais en était-ce vraiment une – de constater que les manœuvres que nous pratiquions, dans le but de favoriser la libre croissance utérine, bénéficiaient, dans le même temps, à tous les autres organes adjacents dans leurs fonctions respectives. La qualité des échanges nerveux et circulatoires (artériels, veineux, lymphatiques) s'en trouvait, également, grandement amélioré. Les phénomènes de fibrose tissulaire interstitielle que nous combattions ainsi, ont eu, de tout temps, la réputation de contraindre les voies d'échanges et les moyens d'union que sont les mésos et les épiploons (omentums). Une fois encore, il nous faut insister sur le fait que nous ne faisions alors qu'appliquer les principes de base d'une ostéopathie viscérale initiée et enseignée par Jean-Pierre Barral ; simplement dans la phase gestationnelle, il s'agissait de faire face à des circonstances quelque peu exceptionnelles nécessitant une mobilité inter-viscérale optimale. Cette qualité de mobilité, initialement et normalement, prévue par la nature est, malheureusement, souvent difficile à obtenir spontanément à cause de certains phénomènes de fibrose tissulaire. Ces restrictions affectent les espaces d'articulation et de glissement entre l'utérus et l'ensemble du surplomb péritonéal qui lui est opposé, par le biais notamment des culs-de sacs vésico ou recto utérins, ou des ligaments larges. Les limitations de mobilité entre les viscères intra ou même rétro péritonéaux peuvent eux aussi affecter et retentir sur la liberté d'expansion de l'utérus gestant ou sur la posture des futures mères. Tout au long de Grossesse, hormones et ostéopathie nous avons tenté de cerner les causes potentielles de tous ces phénomènes de fibroses. Un assez grand nombre de ces causes semble en rapport direct avec les paramètres de sédentarité ou de pollution de notre mode de vie actuel, ainsi qu'avec une prise répétée d'hormones synthétiques, produits dont les puissants principes actifs paraissent tout à fait capables d'engendrer des modifications tissulaires, à bas bruit, bien que profondes, au sein des organismes féminins.

Quoiqu'il en soit, et quelles que soient, au final, les véritables causes des restrictions tissulaires fréquemment constatées sur les ventres de mères gestantes, les buts poursuivis par une prise en charge ostéopathique bien assumée pendant la grossesse sont donc :

* Un confort maternel permettant d'éviter certaines plaintes fréquentes à potentiel anxiogène : sciatalgies, pubalgies, cruralgies, lourdeurs, rétention d'eau dans les membres inférieurs, essoufflements, troubles circulatoires ou digestifs.

* Un parfait confort intra-utérin pour le fœtus, lui garantissant une libre expansion dans un volume non contraignant, condition à notre sens totalement indispensable pour une pleine santé ultérieure, tant physique que psychique.

* Une nette diminution, voire même une totale suppression des phénomènes de contractions utérines prématurées ; les améliorations, dûment constatées par des enregistrements de type monitoring, pouvant, la plupart du temps, permettre d'envisager l'arrêt de substances tocolytiques aux effets secondaires souvent incertains et aléatoires.

En patientèle, dans le cadre de la grossesse, nous devons faire face à deux types de demande : l'une de type symptomatique, où les patientes adressées par sages femmes ou gynécologues, se présentent dans des phases souffrantes et conflictuelles, et l'autre, de type prophylactique (sous forme de projet de grossesse), lorsque les précédents épisodes gestationnels se sont plutôt mal déroulés. La validation des améliorations apportées par la prise en charge ostéopathique repose, dans le premier cas, sur des enregistrements monitoring réalisés par les sages femmes, et dans le deuxième cas, sur la simple satisfaction de patientes appréciant un confort probant. Bien entendu, nous pourrons sans peine, dans un proche avenir, fournir chiffres et statistiques en rapport avec les améliorations enregistrées sur les cas symptomatiques, mais pour la deuxième catégorie, les notions de confort et de parfaite aisance seront plus difficiles à quantifier, bien que toutes aussi capitales.

Pour conclure, nous aimerions insister sur le fait que tout thérapeute s'intéressant à la grossesse, ne devrait jamais considérer comme inéluctable et insurmontable l'engagement du fœtus dans le bassin maternel lors des dernières semaines ou des derniers mois. Cet engagement est souvent vécu comme une fatalité, en effet, la prise en charge classique ne propose qu'un alitement maternel - partiel ou total - qui ne réussit pas pour autant à « remonter » le mobile fœtal. Celui-ci restera donc coincé et confiné au « rez-de-chaussée », au lieu d'occuper tout l'espace normalement promis et nécessaire. Nous pouvons voir sur les schémas suivants, une partie – localisée au crâne - des conséquences tissulaires possibles de cet engagement prématuré :

Lorsque la tête de l'enfant est engagée dans la filière pelvienne sur un axe antéropostérieur durant les dernières semaines de grossesse, la croissance osseuse du crâne peut être perturbée et dans ce cas, le nouveau-né sera de type brachycéphale. Il nous est permis de supposer que l'agencement neuro-méningé sera également quelque peu concerné par ces phénomènes de restriction, et que certainement, chose plus subtile, mais non moins importante, de par la souffrance ainsi occasionnée, l'émotionnel inconscient et primaire du futur enfant s'en trouvera marqué pour longtemps.

À l'inverse, lorsque le fœtus viendra s'engager sur un axe sagittal, le nouveau-né sera de type scaphocéphale. De fait, toutes les positions intermédiaires (axes mixtes) pourront être envisagées avec des conséquences asymétriques et variables pour le corps du futur bébé.

Les différents schémas proposés ci-dessus sont de Frank H. Netter, ils sont tirés du merveilleux ouvrage d'embryologie de Larry R. Cochard. Nous ne pouvons qu'admirer un tel ouvrage, mais lorsqu'il y est dit que les anomalies de la croissance imposées par les contraintes utérines ont vocation à récupérer naturellement et spontanément, lors des six premiers mois de vie de l'enfant, nous ne pouvons que protester, car selon notre expérience, il nous a été donné de constater, maintes fois, la persistance de contraintes importantes au sein des organismes infantiles que nous avons eu à soigner (des milliers de confrères ont également fait ce type de constat). Nous sommes ici en présence d'un hiatus existant entre les connaissances médicales classiques et les orientations ostéopathiques, hiatus qui ne devrait pas tarder à être comblé, car à l'évidence, le travail des uns et des autres est sous tendu par le désir d'améliorer le plus tôt et le plus efficacement possible l'ensemble des maux qui peuvent affecter un individu sa vie durant.

Il existe, bien évidemment, des contre indications au travail ostéopathique pendant la grossesse, notamment les décollements placentaires qui sont relativement fréquents – et bien souvent sans conséquences - lors du premier trimestre, ainsi que tout saignement suspect ou toute altération marquée de la tension artérielle. De toutes manières, les femmes enceintes nous étant adressées par les professionnels compétents que sont gynécologues et sages femmes, nous avons assez peu à nous préoccuper de ces contre indications et seulement besoin de les connaître. De plus, le travail ostéopathique proposé, toujours pratiqué dans l'esprit du « primum non nocere », est d'une telle douceur, que peu d'arguments peuvent lui être opposés, surtout en tenant compte de l'évidence de ses bénéfices.